La religion, la violence et le sectarisme ignorant - France Catholique
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La religion, la violence et le sectarisme ignorant

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J’ai reçu un appel des services de « relations publiques » de l’une de nos universités, demandant si je voulais bien parler avec un journaliste d’une station de télévision locale de la fusillade dans une école d’Oregon.

« Pourquoi veulent-ils un théologien ? »

« Parce que le tireur a peut-être choisi ses cibles parce que c’étaient des gens religieux. »

Notre établissement, comme beaucoup d’autres, a une propension à accepter ces interviews, ainsi le nom de notre université apparaît à la télévision et les gens savent qu’on existe. Dans d’autres établissements, ils veulent avoir la faculté de subir ces interviews pour apparaître comme des « experts », mais quiconque nourrit cette ambition sera amèrement désappointé. Les gens de l’information ne prendront jamais plus de six secondes de votre discours, généralement les six secondes les plus banales et dépourvues de profondeur qu’ils pourront trouver. Un expert en intentions de vote va sagement psalmodier : « et donc il est important que tout le monde vote. »

Sa grand-mère aurait pu le dire ! Mais ils viennent sur le campus, déballent tout leur équipement, trouve un bon angle de prise de vue et le filment, faisant probablement une demi-douzaines de commentaires profondément intelligents, pour pouvoir trouver six secondes où il dit ce que n’importe qui aurait pu dire. Cette unique phrase est probablement la seule chose que le journaliste voulait qu’il dise. Il devraient pêcher quelques mannequins de ventriloques perfectionnés chez Disney. Cela leur ferait gagner du temps.

Mais nous avons besoin de publicité gratuite, je le comprends, alors j’essaie de dire oui chaque fois que possible et je pense à une bonne place pour réaliser l’interview, afin que le cameraman prenne une vue flatteuse du campus. Je sais qu’ils veulent seulement une petite phrase, alors quand ils se montrent, je dis au journaliste : « je peux dire ces deux phrases ; si vous voulez l’une d’entre elles, filmons-la et qu’on en finisse. » Généralement, ils disent : « super », parce qu’ils ne veulent pas plus perdre leur temps que moi, et ils doivent retourner à la station monter le film et écrire leur texte. Ils se fichent de ce que j’ai à dire, et je me fiche qu’ils s’en fichent, aussi longtemps qu’ils orthographient correctement le nom de l’université, et la filment (ainsi que moi dans une certaine mesure, si c’est possible), sous un angle flatteur.

Donc, quand cette journaliste est venue, j’avais trouvé un coin extra et j’étais prêt à ce qu’elle me cuisine sur ce type qui tirait sur les gens religieux. J’étais prêt à dire que l’enquête ne faisait que commencer ; qu’il ne fallait pas sauter aux conclusions ; que les gens avaient tendance à enfourcher une idéologie quand se produit ce genre de tragédie et que nous devons être patients et laisser les faits parler ; que, à Columbine, un des tireurs avait demandé à une fille si elle était chrétienne et quand elle a répondu oui, il lui a tiré dessus. Mais les enquêteurs n’ont pas conclu que l’ensemble de la fusillade était due à une haine anti-chrétienne. J’allais lui dire que, lorsque des gens délirants commettent des actes délirants, tirer de rapides conclusions quant à leurs motivations comme s’ils étaient sains d’esprit est une erreur monumentale.

En bref, j’allais essayer d’éviter de m’embarquer dans l’idéologie qui veut que les gens sans religion haïssent les croyants, à la fois parce qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes pour étayer cette conclusion et parce que je pense qu’il est toujours dangereux de tirer des conclusions générales de ces sortes de situations tragiques, à l’exception de celle-ci, qui est flagrante : nous ne nous occupons pas correctement de cette sorte d’individus déséquilibrés. Je partais du principe que la journaliste trouverait quelque chose de relativement insignifiant à monter dans tout cela – probablement la dernière phrase sur le traitement inadéquat des déséquilibrés, qui est une chose qu’à peu près n’importe qui aurait pu dire.

Mais j’ai été totalement pris de court quand la journaliste, après ses préparatifs, me demanda : « alors, pourquoi semble-t-il que la religion cause tant de violence ? »

Euh, attendez, comment ? Ce type a tiré sur des gens parce qu’ils étaient religieux et elle veut savoir pourquoi la religion provoque la violence. C’est comme demander : pourquoi les femmes semblent-elles se rendre si souvent victimes de viols ?

L’un de mes collègues a suggéré que j’aurais dû répondre : « blâmez-vous les victimes ? » une belle accroche, je dois en convenir, mais la journaliste l’aurait coupée au montage, tout comme elle l’aurait fait si j’avais dit : « qu’est ce qui rend les non-religieux aussi intolérants et enclins à la violence ? »

A la place, je lui ai dit que, bien que n’importe quoi puisse être utilisé dans de mauvais buts, la religion n’était pas plus une cause de violence que beaucoup d’autres choses comme le nationalisme, la xénophobie ou diverse formes d’utopies.

« Mais non », et elle insistait tant et plus, « ne pensez-vous pas – ne pouvez vous penser aux façons dont la religion est particulièrement cause de violence ? » Je pensais en moi-même : « j’espère qu’elle n’a pas prévu de se rendre à la mosquée du coin pour leur poser ces questions. » Ce n’était pas dans ses projets.

« Pourquoi la religion est-elle un tel facteur de division ? » voulait-elle savoir. Je lui ai dit que le pape François venait de s’adresser au Congrès, et qu’il n’avait pas semblé particulièrement « diviseur ». De fait, les membres du Congrès semblaient plus iréniques les uns envers les autres qu’ils ne l’avaient été depuis des années.

Il est clair que lorsque cette femme entend les mots « violence » et « religion », la seule façon qu’elle envisage de les associer est de partir du principe que l’un est la cause de l’autre.

Dans cet esprit, considérez les paires de mots suivantes :
personnes noires / émeutes
étrangers / danger
femmes / faibles, moins capables

Si quelqu’un associe automatiquement le premier terme de la paire avec le second, nous savons comment appeler cela.

Du sectarisme ignorant.

Je me demande, est-ce que cela aurait fait une petite phrase présentable si j’avais dit « excusez-moi, mademoiselle, avez-vous conscience que vos paroles montrent que vous êtes une sectaire ignorante ? »

A y repenser, cela aurait eu du sens de lancer : « blâmez-vous les victimes ? » tout en m’assurant qu’elle prenait sous un bon angle les buissons de roses du campus.


Randall Smith est professeur de théologie (chaire Scanlan) à l’université Saint-Thomas de Houston (Texas).

Illustration : les proches à la veillée funèbre, à Umpqua Community College

Source : http://www.thecatholicthing.org/2015/10/08/religion-violence-and-ignorant-bigotry/