Comme chacun sait, la famille est une institution subversive. Je ne fais pas allusion, naturellement, à ces formes multiples de « familles modernes », toutes parfaitement compatibles avec les vœux de notre État moderne, mais seulement à la « famille traditionnelle » formée de maman, papa et les petits loupiots — sans compter cet entourage mystérieusement toxique d’oncles, tantes, cousins, grand-parents, beaux-frères et autres alliés en orbite autour de ce « noyau ».
Il va sans dire que ces grandes familles sont bien plus dangereuses que les petites, et aussi que plus elles irradient le bonheur, plus elles sont dangereuses pour l’ordre établi.
Je le redis, c’est une évidence, les familles font une concurrence brute, déloyale, grandissante à l’État pour les services sociaux et de santé, biens et services, ainsi que sources d’éducation politique. Chaque famille est en fait une cellule secrète échappant en partie à l’œil inquisiteur du fisc, dépensant ou économisant son argent sans contrôle, à son gré.
Bien pire, l’État se croit obligé de tolérer de telles ”sociétés secrètes“ moyennant un coût indicible pour les ressources nécessaires aux dépenses du gouvernement et au service de la dette publique qui est en pleine expansion. On peut bien soutenir qu’il n’y aurait pas de dette du tout si les familles traditionnelles payaient leur part équitable. Au lieu de quoi on tolère qu’elles gardent leur argent pour leurs propres dépenses, comme par exemple, pour s’acheter une maison individuelle.
Et je peux aller plus loin. La famille traditionnelle porte une grande part, sinon toute la responsabilité de l’explosion démographique, et donc de tous les problèmes matériels dûs à la prolifération des humains sur la planète. Si vous voulez une explication au réchauffement climatique et aux nombreux problèmes environnementaux sur lesquels les scientifiques se penchent au service de l’État, pas besoin d’aller chercher ailleurs.
Les coupables : maman, papa et les enfants. En nombre, ils continuent sans vergogne à consommer sans mesure les ressources qui ne sont pas illimitées. Ils se comportent comme s’ils avaient un “droit naturel“ à se nourrir, se vêtir, se loger en échange de leur labeur égoïste, comme si la propriété privée n’était pas du vol. L’égalité ne sera jamais établie tant que la famille traditionnelle ssera autorisée à perturber les programmes scientifiquement élaborés par le gouvernement pour la répartition des ressources.
Il y a pire : comme Mary Eberstadt l’a récemment démontré, et sans la moindre possibilité de correction, la relation entre famille traditionnelle et religion traditionnelle est comparable à la double hélice de la structure de l’ADN. Les deux spires montent ou descendent ensemble inexorablement, au fil de l’histoire moderne de l’Occident.
Bon, à dire vrai, je suis un peu méchante langue. Un lecteur indulgent pourra expliquer cette attitude par mon enfance malheureuse. J’ai été élevé dans une de ces familles traditionnelles, dangereusement épanouie, et alors que le noyau n’était pas si gros, mes oncles et tantes du côté de mon père avaient une nombreuse progéniture. Ils ont engendré tant de cousins et cousines que j’en ai perdu le compte, et ont réussi à leur emplir la tête de religion au point d’en faire des récidivistes.
Ma propre relation avec le catholicisme est connue. À ma décharge, je dirai que je n’ai fait que peu de mal, et peut-être un peu de bien, car je semble m’isoler plutôt qu’attirer. Et l’État s’épanouit par l’isolement. Mais tous ces cousins, qui ont grandi chrétiens, et, plus précisément, le sont restés, quel scandale ! Ils sont dans la clandestinité, et jusqu’au jour où les flics fouilleront mes fichiers pour trouver leurs noms et adresses, ils continueront à saper le progrès social.
En fait, les forces de la réaction étaient déchaînées cette semaine, comme quiconque ayant la télé a pu le remarquer. Une famille de reproducteurs en Angleterre est devenue le point de mire international alors qu’une femme de cette famille a mis au monde un “héritier“. Aux USA les médias étaient épatés par l’enthousiasme des Américains — pourtant libérés du joug de la famille depuis près de dix générations — ébahis par l’événement.
C’était aussi grave, peut-être pire, que les irruptions précédentes de spectacle-royauté aux USA. Je retiens par exemple la fascination malsaine saisissant le pays en 1837 lors du couronnement de la Reine Victoria. Et je me souviens des bêlements pour la Princesse Diana. Les Américains n’étaient guère seuls à succomber. En Chine, pays où le noyau familial a éclaté avec la politique gouvernementale de contrôle de la population, l’affaire a pris l’ampleur d’une épidémie avec les paris sur le nom qui serait donné à l’enfant (George, Édouard, Philippe et David étaient les quatre paris principaux). Avaient-ils oublié les guerres de l’opium ?
Même phénomène partout dans le monde sauf, bizarrement dans la plupart des pays musulmans où les médias officiels furent priés de mettre la pédale douce. Mais même là, les allusions en fin d’émission des infos ont déclenché des vagues de commentaires et de réactions.
Alors que je clamais que ce n’était pas le genre d’événement à me caler devant mon étrange lucarne — quand l’émission couvrant l’évènement royal durait trop, mon gosier commençait à me démanger — j’ai quand même remarqué que c’était une histoire charmante. Un tel sujet, et l’accueil plein d’adoration du Saint Père François au Brésil nous changent du cirque offert habituellement par les médias.
J’ai donc proposé d’entrer sur la pointe des pieds et de me joindre à la « célébration de la célébration ». Tout le monde regardait, tout le monde était heureux. Bonne volonté et bonne humeur, même sur les lèvres pincées de grands tribuns de gauche. Rien de mauvais.
Bien sûr, quelques snobs républicains ont chougné et reniflé. Mais on a remarqué combien le monde peut être agréable quand nul ne les écoute, ni n’attend leurs directives pour savoir ce que nous devrions aimer ou repousser.
« Des humains normaux — oserai-je soutenir — quelle qu’en soit la race, l’origine, la couleur, la classe sociale, aiment ces manifestations et adorent les bébés. Souhaitons en avoir encore. »
Source : http://www.thecatholicthing.org/columns/2013/confessions-of-a-deviant.html
Photo : La naissance de George est une grande nouvelle.