Le centième anniversaire de la mort du marquis René de La Tour du Pin – à ne pas confondre avec le poète homonyme Patrice – n’a guère retenu l’attention, en dehors d’un colloque qui s’est tenu à Paris en décembre dernier. Les Actes de ce colloque seront bientôt publiés par La Nouvelle Revue Universelle. Il s’agit pourtant d’une des principales figures de ce qu’on appelle le catholicisme social. Le mouvement qui sera à l’origine de la première grande encyclique sociale Rerum novarum du pape Léon XIII.
Né en 1834, dans la petite commune d’Arrancy, près de Laon dans l’Aisne, le jeune La Tour du Pin était d’abord destiné à une carrière militaire, qui le conduira de l’école de Saint-Cyr aux campagnes militaires du Second Empire. Emprisonné par les Allemands près de Metz en 1870, il fait alors la connaissance d’Albert de Mun, dont le nom lui sera associé dans la naissance de ce catholicisme social.
Le tournant de la Commune
Mais en 1871 se produit le tournant décisif de sa vie. En tant qu’aide de camp du gouverneur militaire de Paris, il se trouve engagé dans la répression sanglante de la Commune, sous les ordres d’Adolphe Thiers, alors président du Conseil. Bouleversé par le massacre auquel il assiste, il prend alors conscience de l’importance première de la question sociale. Sans se trouver en accord avec les courants révolutionnaires qui ont inspiré la Commune, il prend position en faveur de profondes réformes économiques, pour mettre un terme aux injustices. Ce qui l’amène à préconiser ce qu’on appelle encore une troisième voie entre libéralisme et socialisme.
Ce faisant, il se trouve en accord avec le comte de Chambord qui, dès 1865, a publié une Lettre aux ouvriers, mais aussi avec plusieurs personnalités autrichiennes, tel le baron de Vogelsang, dont il fait la connaissance à Vienne.
À partir de là, il va faire œuvre de théoricien, en collaborant à divers organes de presse ou revues. Lorsqu’il publie en 1907 son ouvrage de référence Vers un ordre social chrétien, il s’agit en fait de la somme des articles écrits depuis qu’il s’emploie à réfléchir aux conditions actuelles d’une réforme en profondeur de la société. On a pu lui reprocher de demeurer fidèle à certaines structures d’Ancien Régime, telles les corporations supprimées à la Révolution par la loi Le Chapelier. Mais son souci concerne bien le sort fait aux ouvriers par la société industrielle.
La difficulté présente, si l’on veut réfléchir à une actualisation possible de cette pensée, est le destin de la notion de corporation entachée par l’expérience mussolinienne qui en a profondément déformé l’inspiration, ne serait-ce qu’en l’associant à un système de type totalitaire, où l’organisation ouvrière se trouve sous la coupe totale de l’État. Néanmoins, a subsisté le thème de la participation et de l’association capital-travail que l’on a vue réaménagée dans le contexte des années 1960.
« Participation »
À ce moment, le penseur de référence n’est plus René de La Tour du Pin. Pourtant, selon Edmond Michelet qui le connaissait bien, le général de Gaulle était beaucoup plus féru du théoricien catholique que de Karl Marx. Mais celui qui inspire le gaullisme de gauche est un industriel polytechnicien, du nom de Marcel Loichot. Ce dernier ne semble pas avoir mentionné l’héritage du catholicisme social, dont il est pourtant tributaire, – j’en suis personnellement témoin pour l’avoir rencontré. Il lance le mot d’ordre de « pancapitalisme », qui signifie l’expansion la plus large possible de la propriété, faisant des membres du personnel les actionnaires majeurs de leurs entreprises.
L’expérience n’a jamais été vraiment menée à terme, et Marcel Loichot était très insatisfait de son inscription dans la législation. N’était-ce pas pourtant le signe que la pensée de La Tour du Pin avait encore prise sur nos réalités contemporaines ?