La France, selon vous, a un destin singulier aux yeux de Dieu. Quel est-il ?
Père J.-F. Thomas, sj : Il est de bon ton, de nos jours, d’affirmer que Dieu ne s’intéresse qu’aux personnes et pas aux pays auxquels ces dernières appartiennent. Or l’histoire de la Révélation nous prouve l’inverse : Dieu forme le peuple hébreu et l’installe dans une terre qui deviendra sainte. Dans le même temps, certaines nations sont marquées au fer rouge, comme l’Égypte ou Babylone. Les cartes sont rebattues avec l’Incarnation du Christ. Certes, tous les peuples sont alors concernés, mais le baptême de plusieurs royaumes, comme l’Arménie et la terre des Francs, définit une nouvelle vocation. L’Église, dès cette époque, l’a compris et a reconnu officiellement le rôle particulier et éminent de notre royaume. Si la France est « fille aînée de l’Église », elle est donc revêtue d’une charge spécifique, comme l’aîné des enfants envers ses parents et sa fratrie. Cela ne dépend pas de sa supposée dignité. Même en étant infidèle à ce rang reçu, la fille aînée demeure ce qu’elle est. Bien souvent ses devoirs et sa mission doivent lui être rappelés. Elle est celle qui tient le flambeau, qui s’occupe de ses cadets, qui souffle sur les braises pour réchauffer les parents vieillissants ou malades. Elle devrait donner l’exemple et apporter la subsistance au reste de la famille la plus éloignée par un dynamisme missionnaire inlassable. Il semble que cette fille aînée soit devenue parfois une vieille fille timorée ou acariâtre, paresseuse ou plus occupée à aller au bal, mais rien n’est perdu. Lorsqu’elle se regarde dans le miroir, un sursaut peut se produire, elle se ressaisit et reprend avec ardeur ses multiples tâches pour le bien commun.
Vous rendez hommage au classicisme du XVIIe siècle qui redonna à la France une identité. En quoi résidait l’harmonie de cet équilibre ?
Le XVIIe siècle est la rencontre entre la grandeur et la grâce, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Marc Fumaroli. Au sein de la querelle entre les Modernes et les Anciens se développe une harmonie dans tous les domaines de création humaine, les arts bien sûr, mais aussi une certaine manière de gouverner, de vivre, de parler, d’être en relation avec les autres, et tout cela dans le bassin spirituel des saints qui y sont à foison, de tout poil et de toutes spiritualités. C’est un feu d’artifice dont les échos se font entendre dans toute l’Europe, et jusqu’en Chine. Les princes veulent imiter le roi de France et les missionnaires partent au loin pour évangéliser et pour verser leur sang sans coup férir. Ce siècle est mystique. Aucune époque n’est parfaite et ne doit être idéalisée mais, en ce Grand Siècle, les hommes possédaient au moins le sens de l’honneur, du devoir d’état et l’amour du sacré. Chacun, selon son rang, pouvait accomplir ce à quoi il était appelé en développant ses talents et en mettant au service de tous les dons reçus.
Vous évoquez ce que fut la politesse à la française qui ne se comprenait pendant des siècles qu’en la reliant à la culture chrétienne. C’est-à-dire ?
La politesse de nos rois fut proverbiale. Louis XIV se découvrait devant chaque femme rencontrée à Versailles, fût-elle simple bonne, et il ne faisait pas attendre ses hôtes, puissants ou modestes. Ce ne sont évidemment pas les mœurs en cours dans les palais nationaux et les assemblées parlementaires. Contrairement à ce qui est souvent mis en avant, la politesse n’est pas superficialité et hypocrisie. La politesse apporte de l’harmonie là où elle est pratiquée avec simplicité et naturel car elle est reliée au transcendant. Difficile d’imaginer la vie éternelle sans une délicatesse dans les relations entre les êtres. Notre politesse humaine est un avant-goût, certes modeste mais réel, de l’équilibre divin. Le Christ en sa vie terrestre nous a laissé un modèle de juste mesure. La grossièreté des mots et des attitudes n’a pas sa place auprès de Lui. Cela prendra du temps à s’imposer dans les sociétés chrétiennes, mais la politesse sera peu à peu reconnue comme un signe vivant de charité, donc une marque de Dieu.
Quel fut le rôle de la Révolution française dans ce que vous appelez la désintégration de notre pays ?
Il me semble que nous n’avons pas encore terminé de dresser le bilan des destructions révolutionnaires et de l’impact qui continue à nous écraser. Il est impressionnant de constater à quel point les révolutionnaires de 1789 n’ont rien négligé, dans le moindre détail, lorsqu’ils s’attelèrent à déboulonner l’ordre ancien. Le but n’était donc pas simplement de changer de prince ou même de régime politique. Ils voulaient transformer l’homme tout entier en lui donnant une autonomie totale vis-à-vis du Créateur et de toute forme d’autorité autre que la leur, présentée comme la « volonté du peuple ». En tout, dans leurs renversements et leurs bouleversements, ils ont singé la vérité et tout ce qui en découle. Or nous savons bien qui est celui qui imite en déformant. Et lorsqu’ils brandissent la liberté comme un fétiche, elle tourne à vide puisqu’elle ne découle plus de l’obéissance à la Loi divine.
Vous affirmez que nous vivons une nouvelle révolution dont la cible est encore aujourd’hui la révélation chrétienne. Des exemples ?
Ce que les pères de la Révolution n’avaient pas encore pu toucher, faute de moyens scientifiques et techniques, est désormais la cible de choix : la vie humaine en son origine et en sa fin naturelle. L’homme ne se respecte plus lui-même, dans son essence. Il manipule ce qu’il est en rêvant d’être autre. Les sans-culottes ne guillotinaient pas les femmes enceintes. Leurs successeurs ont inscrit l’avortement dans la Constitution comme droit inaliénable. Les manipulations génétiques, l’euthanasie, la transition des sexes touchent à ce qui constitue l’être humain. C’est un tournant majeur dans l’histoire des hommes, une chute sans fin plus exactement car l’homme signe son arrêt de mort spirituelle.
La France en son âme, Père Jean-François Thomas, éd. Via Romana, 170 pages, 15 €.