Le souvenir remonte à mon adolescence. J’avais alors un correspondant allemand, qui avait accompagné ma famille en pèlerinage à Lourdes. Avec beaucoup d’insistance il me recommanda alors le roman de Franz Werfel intitulé Le Chant de Bernadette. Werfel, né à Prague, était de culture allemande. Il avait été l’ami de Franz Kafka qui avait salué ses débuts en littérature. D’origine juive, il était marqué par l’éducation qu’il avait reçue dans une école catholique, quoique n’ayant jamais appartenu à l’Église. Les circonstances de la Seconde Guerre mondiale allaient lui permettre de renouer avec cette culture de façon étonnante.
Promesse tenue
Fuyant avec son épouse l’invasion des troupes allemandes, il va se retrouver à Lourdes, où il découvre l’histoire de Bernadette Soubirous. Elle le passionne. C’est à un tel point qu’il fait le vœu d’écrire un livre sur la sainte, s’il a la vie sauve : « Si j’arrivais à m’échapper et à atteindre le rivage d’Amérique, la première chose que j’écrirais serait Le Chant de Bernadette. » Il tiendra sa promesse en publiant son roman en 1942. C’est un immense succès, qui lui vaut de rester sur la liste des best-sellers du New York Times pendant plus d’un an. L’exemple est contagieux. L’année suivante, Le Chant de Bernadette est adapté au cinéma sous le même titre et avec le même succès. Jennifer Jones, qui joue le rôle de Bernadette, reçoit l’Oscar de la meilleure actrice. Franz Werfel meurt en 1945, à l’âge de 54 ans.
Son livre fut publié en 1953 chez Albin Michel dans une excellente traduction. Réédité en 1990, il n’a rien perdu d’une sorte de charme supérieur. Le secret de Franz Werfel ? Son amour pour Bernadette, son admiration pour son histoire qui ne réclamait pas moins qu’un « chant épique ». Lui qui est juif et non catholique est à mille lieues des préjugés rationalistes ou naturalistes de son époque. Il s’en explique dans sa courte introduction : « Déjà aux jours où j’écrivais mes premiers vers, je me suis juré de célébrer toujours et partout, dans mes écrits, le secret divin et la sainteté humaine envers et contre mon époque, qui se détourne avec raillerie et indifférence des valeurs essentielles de la vie. »
L’écrivain, durant les quelques semaines qu’il passe dans la ville mariale s’est imprégné du lieu et des habitants, qu’il ne pourrait imaginer hors de la visite céleste qui continue à l’habiter. Son imagination ne s’est déployée, selon sa propre expression, qu’à faire jaillir « l’étincelle de la vie ». Il n’y a pas que Bernadette de présente, il y a son entourage et jusqu’à l’ensemble de la population, ses édiles responsables, son clergé avec le remarquable abbé Peyremale. Ce curé redoutable qui devint le meilleur avocat de la voyante.
Une enquête minutieuse
Grâce à mon ami l’abbé René Laurentin, l’histoire des apparitions a pu être établie de la façon la plus rigoureuse, selon tous les critères de la discipline. Mais Franz Werfel semble le précéder par une enquête minutieuse et la relation la plus détaillée des faits. Le roman est très long, plus de 400 pages, et il retrace toutes les étapes des événements. On revit avec les yeux de Bernadette l’apparition surprenante de la Vierge Marie dans la grotte de Massabielle. Mais il y a aussi le rappel des épreuves vécues par celle qui est contrainte de s’expliquer devant toutes les autorités qui ne lui ménagent aucune peine.
J’oserais dire qu’avec le temps, Le Chant de Bernadette n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. On peut recommander sa lecture à tous ceux qui veulent comprendre l’importance de ce qui s’est déroulé dans cette ville des Pyrénées, avec ses prolongements jusqu’à nous. Il fallait sans doute la médiation de ce juif, dépourvu de tous préjugés, pour saisir l’admirable existence de cette petite jeune fille, dont il a voulu comprendre le secret pour mieux le communiquer.
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Le Chant de Bernadette, de Franz Werfel , traduit par Yvan Goll, Albin Michel, 2014, 456 p., 26 euros.