L’idée que la beauté est une voie privilégiée d’accès à Dieu traverse la tradition philosophique et théologique depuis Platon. On la retrouve dans cette célèbre page de saint Augustin, lorsqu’il recherche l’objet véritable de son amour : « J’ai interrogé la terre et elle a dit : « Ce n’est pas moi. » Et tout ce qui est en elle a fait le même aveu. J’ai interrogé la mer, les abîmes, les êtres vivants qui rampent. Ils ont répondu : « Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche au-dessus de nous. » » Saint Augustin questionne alors les vents, le soleil, la lune et les étoiles qui, tous, confessent ne pas être Dieu. « Et j’ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair : « Dites-moi sur mon Dieu, puisque vous, vous ne l’êtes pas, dites-moi sur lui quelque chose. » Ils se sont écriés d’une voix puissante : « C’est lui-même qui nous a faits. » Mon interrogation, c’était mon attention ; et leur réponse, leur beauté » (Les Confessions, livre X). Si Dieu est pure beauté, comment la magnificence de sa création pourrait-elle ne pas nous dire quelque chose de lui ?
La beauté, voix de Dieu et voie vers Dieu
Si la beauté mène à Dieu, c’est parce qu’elle est l’essence même de Dieu. Au point que Karol Wojtyla, futur Jean-Paul II, imaginait cette réponse du Christ au jeune homme riche : « Pourquoi m’appelles-tu beau ? Nul n’est Beau que Dieu seul. » Dieu est Beauté, comme il est Bonté, comme il est Vérité, et toute beauté créée n’est qu’une pâle et infime parcelle de l’éclat divin. La splendeur des créatures est un vestige de celle de Dieu, une louange muette au Créateur. C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin disait qu’en apercevant des réalités de plus en plus belles, de plus en plus parfaites, nous devions conclure à l’existence d’une beauté pure, d’une perfection pure, Bonté au-delà de toute bonté, Beauté au-delà de toute beauté. Ce qu’il illustrait par cette image : si quelqu’un, à mesure qu’il avance dans une maison, y sentait de plus en plus de chaleur, il finirait par conclure à « l’existence d’un feu dans cette demeure, source de cette chaleur ». La beauté divine est cette chaleur qui irradie toute la Création. Et, fait par la beauté, l’homme la désire naturellement. Il cherche à la goûter, à se réjouir de sa présence. Mais aussi à être beau lui-même, à resplendir de la gloire de Dieu, parce que sa vocation est de briller comme le soleil (Mt 13, 43).
L’incarnation de la Beauté
Hélas, si les philosophes se sont évertués à retrouver le Dieu invisible à travers son œuvre, cette quête ne peut être que très limitée : la Beauté divine transcende tout ce que nous pouvons percevoir. Nous ne pourrons réellement l’entrevoir que dans le visage et l’action du Verbe incarné. « Les créatures sont les œuvres inférieures de Dieu ; il les a créées comme en passant : car les grandes œuvres de sa main, celles où il se montre davantage et où il a apporté plus d’attention, sont l’Incarnation du Verbe et les mystères de la foi chrétienne ; si on les compare, toutes les autres œuvres ont été créées comme en passant et à la hâte », écrivait saint Jean de la Croix dans Le Cantique spirituel.
Un aspect des plus frappants de l’Évangile est son éternelle beauté. Existe-t-il un texte qui ait autant inspiré les artistes et continue à les nourrir ? Détaché de toute spiritualité, l’art contemporain tend souvent à s’épuiser dans la laideur. Mais l’Évangile est plus poétique que toutes les créations humaines. Même un athée peut être touché par la profondeur du récit, par la simplicité cristalline des paraboles, par l’éloquence des gestes du Christ. Y a-t-il dans la littérature antique quelque chose d’aussi émouvant que le lavement des pieds ?
Et comment ne pas être frappé par la beauté du visage du Christ sur le Saint-Suaire ? Quand bien même on nierait la masse immense des preuves en sa faveur, sa seule beauté suffirait à garantir son authenticité. Quel faussaire saurait rendre la sereine majesté de ce corps soumis au supplice ? Comment ne pas reconnaître le Messie dans ce corps meurtri amalgamant les opposés : « Son aspect n’avait rien pour nous plaire » (Isaïe 53, 2), « Tu es beau, comme aucun des enfants de l’homme » (Ps 45, 3) ?
La beauté de l’Évangile est une preuve de sa véracité. Et sa pureté lumineuse, ainsi que son prolongement dans l’art et la liturgie, sont des voies d’accès privilégiées à Dieu.
Le beau, épreuve autant que preuve
Mais, de même que nous pouvons faire le mal sous couvert de bien, nous pouvons nous laisser tenter par la beauté des créatures. Notre aspiration au beau est un désir sain et noble. Malheureusement, ce désir est vicié par le péché originel qui en fait une terrible tentation. C’est l’amour de sa propre beauté qui a fait chuter Satan. C’est la beauté de Bethsabée qui a fait chuter David et l’a conduit à un crime lâche et sordide. Son péché n’est pas de l’avoir trouvée belle, car elle l’était. C’est d’avoir eu un regard de convoitise, d’avoir voulu l’utiliser pour sa propre jouissance. S’il eût été d’une pureté angélique – mais qui peut l’être ? –, il aurait perçu un rayon de la gloire divine dans l’harmonie de ses courbes ; il aurait vu Dieu dans une femme au lieu de cumuler les crimes absurdes.
« Bienheureux les cœurs purs, disait le Seigneur, car ils verront Dieu. » Il faut avoir un regard chaste pour reconduire la beauté terrestre à sa source. Car la beauté ne mène à Dieu que si notre désir est toujours tourné vers lui, que si nous sommes disposés à une contemplation amoureuse.